samedi 22 juin 2013

Banzaï ou l'histoire d'un dîner de travail


Retour sur une tranche de vie rigolote et révélatrice d’une facette supplémentaire de la vie professionnelle au Japon : les dîners (de travail).

Il y a quelques semaines, je suis allé rencontrer les équipes d’une grande usine du groupe pour le lancement d’un projet.
Nous sommes arrivés la veille sur place et avons donc été accueillis en bonne et due forme avec le sacro-saint « business dinner ». Ces dîners sont systématiquement organisés dans un espace privatif, à l’abri des oreilles indiscrètes.

Cela commence généralement tôt, vers 19h, voire 18h30, pour se terminer entre 21h et 23h selon l’humeur ou les quantités de saké restant à avaler.
La soirée s’ouvre par un petit speech des plus gradés, suivi du toast. On crie « kampaï », on entrechoque les verres, on boit une gorgée, on repose le verre et on applaudit. 
Jusqu’ici tout va bien.

Les premières bières (japonaises) passées, (notez, la bière est la boisson toujours présente et se marie particulièrement bien avec la cuisine locale), une ambiance très conviviale se forme. Il est alors d’usage de se déplacer de table en table, souvent à genou sur les tatamis et en chaussette avec son verre dans une main et une bouteille pleine dans l’autre pour remplir les verres des voisins et trinquer. On ne doit jamais se verser soi-même à boire et toujours attendre qu’on vous serve.

Voilà une partie de la tablée ce soir là :



Après quelques plats, c’est le moment d’attaquer le saké. Les esprits s’échauffent, toujours bon enfant, les éclats de rire sont plus sonores, les cravates se dénouent. Le dîner suit son cours quand certains, l’alcool aidant, baissent la garde et s’assoupissent pour un moment ou pour plus longtemps. On les laisse tranquille. Cela ne gène personne et je constate au fil des dîners ce que j’avais lu par ailleurs : les japonais ne se préoccupent pas du tout de l’image qu’ils renvoient dans ces situations et cela n’affecte en rien la réputation qu’ils ont au bureau, ni le jugement de leur chef, bien souvent présent et témoin de tout cela. Il y a comme un accord tacite entre tous pour tolérer les abus, les moments de faiblesse ou d’égarement et n’en tenir rigueur à personne. Après tout, ils travaillent tous, toute leur vie dans la même entreprise, ils se croisent, se connaissent depuis des années au fil des mutations et changements de postes. Cela fait l’effet d’un clan, d’une certaine sécurité. Une grande famille.

La fin approche. Il faut clore. La cérémonie de clôture est soudaine, radicale, comme une parenthèse qui se referme, marquant clairement la fin de la soirée. Après cela, tout le monde disparait en quelques minutes. Elle est parfois précédée d’un petit discours, pas toujours.
Jusqu'à cette soirée, j’avais été habitué au Tejime, battement de main rythmique. Je suis même devenu le préposé au Tejime dans nos dîners, car il faut juste dire une courte phrase puis battre en rythme de "3-3-3-1", trois fois, c’est donc à ma portée.

Wikipedia nous aide: 
Tejime (手締め), is a Japanese custom of ceremonial rhythmic hand clapping, typically accompanied by enthusiastic exclamation by the participants,performed at the end of a special event to bring the occasion to a peaceful, lively close. Tejime may be performed at the conclusion of such events as a celebration, meeting of shareholders, or the close of bargaining or other business negotiations.Tejime observes fulfillment, realization, and completion.

Cela se fait debout. Ce soir là, je sens une effervescence spéciale, les endormis se réveillent.
On m’explique que c’est la clôture et que les gens de Wakayama (où nous sommes) sont réputés pour exceller dans cet art. Je me dis: „bon, ok, ils vont taper dans les mains, je connais“.
L’un des chefs de l’usine, pourtant pas vraiment frais quelques minutes auparavant (disons qu’il était en profonde méditation zen sur son tatami) se lève d’un bond et se positionne au milieu, encouragé et applaudi par tous. On me dit que c’est lui le spécialiste, l’élu, le maitre de clôture.
Je comprends que ca ne sera pas un Tejime quand j’entends « Banzaï » pour la première fois.

Wikipedia encore : Since the 8th century, Banzaï is used to express respect for the emperor. Traditionally, "banzai" (roughly translated as "hurrah") was an expression of enthusiasm, and crowds shouting the word three times, arms stretched out above their heads, could be considered the traditional Japanese form of applause.[9] More formally, the word is shouted three times as an acclamation at the enthronement of the Japanese emperor.

J’ai juste le temps de saisir mon téléphone dans la poche pour filmer la fin de cette tranche de vie.
Voici une preuve de plus qu’on ne fait rien à moitié au Japon. Désolé pour la pauvre qualité du film et du cadrage, j’ai été pris de court.
C'est court et furtif, mais tendez l’oreille pour entendre : « NIVEA-KAooooo ooOOOOooOOOOoooo » et « Wakayama» (la ville et l'usine en question). 

Le Banzaï de clôture (vidéo, mettez le son):


Après cette fin en feu d’artifice ! Les plus atteints sont ensuite remis dans la bonne humeur dans des taxis avec l’aide bienveillante de leurs voisins de bureau.

Je trouverai le « maitre de clôture » et ses amis, le lendemain matin à 8h00 à la réunion, frais et dispo, impeccables sur eux, discrets, attentifs, précis et sérieux.